La puissance des retailles, ou l’apprentissage par imprégnation
Il y a une magie silencieuse qui s'installe lorsque l'adulte s'assoit au sol, pour façonner la nature. Ce matin-là, je me suis installée au milieu des enfants, entourée de brassées de branches de saule fraîches (cadeau de mon amie et mentor Julie Fecteau, de Semer pour Demain) et de rameaux de sapin odorants. Mon projet du jour est technique, presque architectural à leur échelle : fabriquer un nichoir, beau, solide, entièrement fait de matériaux naturels.
Autour de moi, le mouvement habituel de notre campement ralentit, puis s'arrête. Un premier enfant s’approche, fasciné par le mouvement de mes mains, rapidement suivi par un deuxième, puis par tout le groupe. I.elle.s forment un cercle spontané, une petite tribu attentive au cœur de la forêt. Le geste que j'exécute est pourtant complexe: plier le saule sans le rompre, tresser le sapin pour isoler le nid, cela demande une force et une précision que leurs petites mains ne possèdent pas encore. I.elle.s le sentent et i.elle.s respectent cette distance technique. Cependant… Loin d'être passifs, leurs yeux brillent de curiosité. i.elle.s ne font pas qu'observer un objet en train de naître : i.elle.s assistent au spectacle vivant du savoir-faire en action.
Le trésor des exclus : quand la retaille devient le point de départ du jeu
C’est précisément là, au cœur de cette observation attentive, que le véritable miracle pédagogique se produit. Pour mener à bien ma structure, je dois couper, élaguer, ajuster. À chaque coup de sécateur, des morceaux de branches tombent sur l’humus. Ce qui, dans un atelier d'adulte, serait considéré comme des déchets ou des rebuts de production devient instantanément, aux yeux des enfants, un trésor d'une valeur inestimable.
Dès qu’une retaille touche le sol, elle est cueillie. Le projet complexe du nichoir s’efface un instant pour laisser place à une explosion d'initiatives libres. Un petit morceau de saule trop sec devient une baguette magique, une fourchette pour remuer la boue, ou la maman de toute la famille de bâtons. Les enfants s’emparent de ces restes délaissés pour inventer leurs propres mondes. Sans consignes, sans attentes de résultat, i.elle.s entrent dans un espace de pure création. La puissance éducative ne réside plus dans l'objet fini que je tente de construire, mais dans la liberté absolue que ces fragments de bois offrent à leur imaginaire.
L'intelligence sensorielle : apprivoiser la matière par le corps
En s’emparant de ces retailles, les enfants ne font pas que passer le temps : i.elle.s mènent une étude scientifique et sensorielle d'une immense richesse. Aucun livre, aucun écran, aucun jouet en plastique standardisé ne peut remplacer ce qui se passe à cet instant précis dans leurs mains. C'est une intégration de la matière qui passe par le corps tout entier.
En manipulant ces petits bouts de bois, l'enfant apprivoise intuitivement les lois de la nature.
I.elle découvre la souplesse et la plasticité du saule frais, qui accepte de se courber sans casser sous la pression de ses doigts. À l'inverse, i.elle se heurte à la raideur, à la rigidité d'une branche de cornouiller plus dense, qui résiste et exige une autre approche. i.elle soupèse la maniabilité de chaque fragment, en évalue le poids et la résistance.
Et puis, il y a la rencontre olfactive et tactile, profondément ancrée dans l'instant présent : la texture rugueuse ou lisse de l'écorce sous les paumes, la caresse piquante des aiguilles, et cette odeur puissante et collante de la résine de sapin qui imprègne les doigts. Ce vocabulaire des sens s'écrit sans mots.
En jouant avec les restes, les enfants développent une connaissance intime, physique et durable du matériau. i.elle.s apprennent à ressentir le bois, une étape essentielle et préalable à tout savoir-faire technique.
La perspective ancestrale : Comment l’humanité a toujours appris
Ce spectacle des enfants s'appropriant les chutes de bois m’émeut profondément, car je sais qu'il est le miroir d'une transmission millénaire. C’est exactement de cette manière, de façon organique et viscérale, que les enfants de nos ancêtres apprenaient les métiers qui allaient maintenir la vie du groupe, de la tribu ou de la culture. Je vis un moment archéologique, je me sens connectée avec l’humanité ancienne.
À l'époque de la préhistoire et à travers toutes les périodes où les savoirs traditionnels étaient encore vifs, il n'existait pas d'écoles ni de manuels. La pédagogie était celle de la présence et de l'imprégnation. Les enfants vivaient assis sur la terre, la mousse ou autour du feu, juste à côté des adultes qui taillaient le silex, tressaient la vannerie, tannaient les peaux ou façonnaient l'argile. i.elle.s ne recevaient pas de leçons théoriques. En revanche, i.elle.s ramassaient les éclats de pierre rejetés par le tailleur, les brins de saule trop courts délaissés par la vannière et les retailles de cuir abandonnées. En jouant avec ces restes, en imitant les gestes des aîné.e.s à leur propre échelle et sans pression de performance, i.elle.s apprivoisaient la culture technique de leur communauté. Ce jeu avec la retaille était le premier pas universel et sacré, vers la maîtrise des compétences essentielles à la survie collective.
La rupture moderne : l'invisibilité du travail contemporain
Quand on observe cette mine d'or pédagogique, on ne peut s'empêcher de poser un regard lucide sur notre monde moderne. Aujourd'hui, la nature du travail a radicalement changé et avec elle, la place de l'enfant face à l'adulte qui produit.
Qu'observe un enfant aujourd'hui lorsqu'i.elle regarde son parent ou son éducateur travailler devant un ordinateur? I.elle voit une posture statique, un regard fixe et des doigts qui tapotent sur un clavier. L'expertise, le savoir-faire, l'intelligence et de la pensée en amont du geste sont totalement invisibles, cachés derrière la vitre froide d'un écran. Pour l'esprit de l'enfant qui a un besoin fondamental de concret et de sensorialité, ce travail est abstrait, immatériel et impossible à saisir. I.elle n'y a rien à imiter, rien à glaner, aucune retaille conceptuelle à ramasser pour nourrir son imaginaire.
En choisissant de pratiquer des savoirs artisanaux devant eux, nous brisons cette barrière invisible. Nous redonnons aux enfants le spectacle de l'humain qui transforme la matière. Nous leur offrons des gestes qui ont du sens, des mouvements qu'i.elle.s peuvent décoder et surtout, une matière bien réelle qu'i.elle.s peuvent enfin palper et s'approprier.
Conclusion : Célébrer l'inachevé
Au bout du compte, le nichoir finira par trouver sa place perché dans un arbre, prêt à accueillir la vie au printemps. Mais en rangeant mon espace, je réalise que l'essentiel de la journée ne réside pas dans cet objet fini, aussi beau soit-il. Le véritable chef-d'œuvre s'est tissé sur le sol, dans ce désordre apparent de brindilles, d'écorces et de feuilles piétinées.
Ces ateliers de savoirs ancestraux avec les tout-petits nous invitent à opérer un changement de posture radical : ralentir nos gestes, accepter de ne pas aller vite, et surtout, célébrer l'inachevé. La prochaine fois que vous entreprendrez un projet manuel ou une création en nature avec des enfants, ne balayez pas trop vite les restes. Regardez plutôt ce qui tombe à vos pieds. C'est là, dans la simplicité d'une retaille oubliée, que se cache la plus belle des invitations au jeu, à la découverte et à la reconnexion profonde avec notre (pré)histoire humaine.
…
P.S. Prise dans la vague du produit fini, j’envoie aux parents… Le produit fini. Qui aimerait regarder des photos de retailles?
P.P.S. Ultiment, quand je regarde parfois mon salon, tout en désordre, plein de retailles et de restes de processus créatifs inachevés, je me console : “Voilà, ici, le résultat d’une belle pédagogie ancestrale…”
:)
Pour aller plus loin : Bibliographie thématique
Éco-pédagogie et éducation par la nature
Chouinard, Émilie. (2023). Écoéducation par la nature : Ancrer sa pratique de la petite enfance à l'école. Éditions d'ici.
D'Amour, Julie. (2021). Grandir en forêt : La pédagogie de la nature au Québec. Éditions du Remue-Ménage.
Louv, Richard. (2023). Une enfance en liberté : Protéger nos enfants du déficit de nature (trad. de Last Child in the Woods). Éditions Leduc.
L'apprentissage par imprégnation, le jeu libre et la perspective ancestrale
Gray, Peter. (2016). Libre pour apprendre : Donner à nos enfants le droit de jouer et de découvrir par eux-mêmes (trad. de Free to Learn). Actes Sud.
Lancy, David F. (2015). The Anthropology of Childhood: Cherubs, Chattel, Changelings (2e éd.). Cambridge University Press.
Liedloff, Jean. (2006). Le Concept du Continuum : À la recherche du bonheur perdu (trad. de The Continuum Concept). Ambre Éditions.
L'intelligence sensorielle et l'intelligence de la main
Pallasmaa, Juhani. (2010). Le regard des sens (trad. de The Eyes of the Skin). Éditions du Linteau.
Sennett, Richard. (2010). Ce que sait la main : La culture de l'artisanat (trad. de The Craftsman). Albin Michel.
Reconnexion, mentorat et savoirs de la terre
Kimmerer, Robin Wall. (2021). Tresser les herbes sacrées : Sagesse autochtone, connaissance scientifique et enseignements des plantes (trad. de Braiding Sweetgrass). Le Lotus et l'Éléphant.
Young, Jon, Haas, Ellen, et McGown, Evan. (2010). Coyote's Guide to Connecting with Nature (2e éd.). Owlink Media.

