De la deadline à la baseline : ce que la Nature nous enseignent sur l’art de conserver notre énergie
Septembre… Un mois que je trouve bien particulier, car il arrive avec un drôle de paradoxe. D’un côté, la nature commence doucement à ralentir et à porter ses derniers fruits. Les plantes de la forêt boréale renvoient leur énergie vers leurs racines, l’air se rafraîchit et la lumière change subtilement. Quelque chose se prépare déjà pour l’hiver. De l’autre côté, nos vies humaines s’accélèrent brusquement. C’est la rentrée. Les cloches sonnent, les agendas se remplissent de cases hermétiques et une pression invisible, mais omniprésente, s’installe sur nos épaules, particulièrement sur celles de nos adolescent-e-s.
J’en ai deux moi-même et leur état de fatigue globale me préoccupe grandement depuis plusieurs années déjà. On entre collectivement dans l’ère de la deadline, de la performance et de la course contre la montre. Pourtant, à force de vivre l’œil rivé sur le calendrier et les notifications, on en vient peut-être à oublier une vérité toute simple : notre corps n’est pas fait pour vivre constamment dans l’urgence. À force de côtoyer la Nature et ses habitants, je me surprends à observer une autre façon d’être au monde, une façon qui pourrait bien nous rappeler quelque chose que nous savons déjà, quelque part très profondément en nous.
C’est en relisant l’ouvrage de Jon Young, What the Robin Knows, que j’ai eu envie de vous parler de ce concept qui me fascine dans l’observation des oiseaux : la baseline.
La baseline ou l’art d’économiser ses forces dans la nature
Pour les oiseaux et les autres êtres vivants qui partagent leur territoire (oui, oui, j’inclus ici les plantes) la baseline désigne en quelque sorte le rythme normal d’un endroit donné dans la nature. C’est ce qui se passe lorsque rien de particulier ne vient perturber l’équilibre du moment.
Si l’on observe une mésange qui décortique une graine, un merle qui chante perché sur une clôture ou un écureuil qui traverse doucement une branche, on voit des animaux alertes et conscients de leur environnement, mais qui ne semblent pas pour autant vivre dans un état de tension permanent. Ils sont attentifs, mais ils sont aussi occupés à vivre leur vie. Ils mangent, cherchent, se déplacent, communiquent, se reposent. Leur énergie est dépensée en fonction de ce qui se présente, plutôt que dans l’anticipation constante de ce qui pourrait arriver.
Dans cet état d’être, le corps peut faire ce qu’il sait faire lorsque rien ne presse : digérer, réparer, récupérer, entretenir ses réserves. Dans le monde sauvage, quitter cette baseline a un coût énergétique important. Par exemple, lorsqu’un prédateur approche et qu’un oiseau doit fuir, tout son organisme se mobilise en quelques secondes. Le rythme cardiaque s’accélère, les hormones du stress sont libérées et l’énergie disponible est rapidement dirigée vers ce qui est devenu prioritaire : survivre.
Un cri d’alarme. Une agitation inhabituelle. Une série de vocalisations qui se propage. La forêt nous dit que quelque chose mérite notre attention.
Pour l’animal, ce stress aigu peut littéralement être une question de vie ou de mort, mais doit justement rester une réponse à une situation précise. Une fois la menace passée, l’oiseau a besoin de revenir à son rythme habituel. Il doit pouvoir se nourrir, se reposer et retrouver cet état de vigilance tranquille qui lui permet de traverser le quotidien sans brûler inutilement ses réserves. La baseline est aussi une forme de langage. Elle nous apprend à reconnaître non seulement les alarmes, mais surtout ce qui constitue le quotidien, le niveau de «normalité» d’un endroit. Pour apprendre à entendre une alarme, il faut d’abord connaître le silence relatif et les conversations ordinaires qui l’entourent.
C’est ici que le langage des oiseaux devient particulièrement fascinant. Les animaux de la forêt, des chevreuils aux rongeurs, passent leur temps à écouter ce qui se dit autour d’eux. Les vocalisations des oiseaux constituent en quelque sorte une toile d’information à laquelle ils peuvent être attentifs. Tant que les sons de fond demeurent dans la baseline, que la routine de la forêt est parfois vive et parfois tranquille, tout indique que la situation est normale. La communauté du vivant peut continuer à vaquer à ses occupations.
Le syndrome du wapiti dominant : quand le stress devient chronique
Pour bien saisir ce que signifie rester trop longtemps dans un état d’alerte, Jon Young nous invite à observer le wapiti mâle dominant pendant la saison des amours. Ce grand cervidé, majestueux et puissant, se retrouve pratiquement prisonnier de son instinct pendant cette période. Pour protéger son harem et repousser ses rivaux, il passe l’automne dans une vigilance intense. Il mange moins, dort peu et puise dans ses réserves pour maintenir cet état de compétition.
En contraste, quand l’hiver s’installe sur les forêts boréales du Yukon, ce colosse qui semblait si puissant quelques semaines auparavant peut se retrouver parmi les premiers à mourir d’épuisement. Son corps a dépensé une quantité énorme d’énergie à rester mobilisé. Il s’éteint, laissant à sa progéniture le soin de faire perdurer l’espèce.
L’auteur du livre fait alors une réflexion, simple, mais éloquente. Il raconte avoir parfois dû fendre du bois toute la journée et avoir constaté que, malgré l’exigence physique de cette tâche, ce genre de fatigue n’avait rien à voir avec l’épuisement mental et l’anxiété produits par un examen final ou une date limite de production. Je suis certaine qu’on peut tous faire le parallèle avec ces journées physiquement éreintantes, mais psychologiquement satisfaisantes, après lesquelles on rentre à la maison avec le corps fatigué, mais l’esprit étonnamment léger.
C’est exactement là que le parallèle avec nos vies et celles de nos adolescents me frappe. Tout comme le wapiti, nous sommes trop souvent maintenus dans un état d’alerte qui ne semble jamais complètement prendre fin. Coincés entre la pression de performance scolaire, les attentes sociales et l’hyperconnectivité, nous recevons constamment de nouvelles informations auxquelles répondre. Chaque notification peut devenir une petite interruption de notre tranquillité, une nouvelle chose à traiter, à anticiper ou à ne pas oublier. Un petit cri d’alarme dans notre forêt.
Le problème, ce n’est pas le stress en lui-même. Le vivant sait très bien composer avec le stress. Le problème survient peut-être lorsque nous ne trouvons plus facilement le chemin du retour. On demande à nos jeunes et à nous-mêmes, de carburer à l’adrénaline de septembre à juin. On remplit les horaires, on accumule les échéances et on s’étonne ensuite de voir apparaître autant de fatigue, d’anxiété et de découragement chez des jeunes qui devraient pourtant avoir encore beaucoup de réserve et d’élan.
Retrouver la baseline : quelques pistes pour la rentrée
Heureusement, la Nature ne fait pas que nous montrer le problème. Elle nous suggère aussi, à sa manière, une piste pour retrouver notre propre baseline : commencer par offrir à notre corps et à notre esprit, des moments où ils n'ont rien à accomplir.
Pour moi, cela veut souvent dire décrocher des écrans et des échéanciers, ne serait-ce qu’un moment, pour m’immerger dans le vivant. Sortir sans objectif précis. Marcher sans chercher à être efficace. M’asseoir quelque part et simplement écouter. Le fameux wandering de Jon Young me plaît beaucoup pour cette raison : cette idée d’errer dans la forêt sans avoir besoin d’aller quelque part en particulier.
La forêt ne nous évalue pas. Elle ne nous demande pas d’atteindre des objectifs. Elle ne se soucie pas de savoir si nous avons été suffisamment productifs aujourd’hui. Elle existe, elle change, elle respire autour de nous. Je suis certaine que notre corps comprend cette différence avant même que notre tête ait le temps de la formuler.
Lorsque je m’assois dans un lieu que je connais bien, je peux sentir cette transition. Au début, mon attention est encore pleine de choses à faire. Je pense à ce que j’ai oublié, à ce que je dois faire en rentrant, aux messages auxquels je n’ai pas répondu. Puis, peu à peu, les sons prennent plus de place. Un oiseau chante quelque part. Un bourdon vrombit entre les fleurs. Le vent traverse les feuilles du peuplier. La neige émet un cliquetis cristallin en tombant du grand pin…
La forêt ne m’a rien demandé et pourtant, quelque chose en moi commence à redescendre.
Devenir les sentinelles les un-e-s des autres
Tout comme les oiseaux partagent leurs vocalisations et participent ainsi à la vigilance de la communauté, nous pouvons peut-être aussi réapprendre à être attentifs aux signaux que nous recevons de notre entourage. Pas nécessairement pour analyser ou diagnostiquer, mais simplement pour remarquer.
Une irritabilité qui s’installe. Un sommeil qui se fragmente. Un jeune qui perd peu à peu son intérêt pour ce qui lui faisait habituellement plaisir. Une fatigue qui semble ne jamais disparaître. Notre corps et celui des gens que nous aimons nous parlent constamment, mais nous sommes parfois tellement habitués à fonctionner que nous oublions d’écouter.
Dans une forêt, une alarme n’est pas un échec. C’est une information… Peut-être pouvons-nous apprendre à s’éveiller aux nôtres de la même façon.
Valoriser la conservation d’énergie plutôt que la surperformance
Il y a quelque chose de profondément contre-intuitif dans l’idée d’économiser son énergie dans une société qui valorise autant la performance. Nous avons tendance à considérer le repos comme quelque chose que l’on ne mérite qu’une fois exténué-e-s alors que, dans la Nature, la récupération fait partie du fonctionnement normal.
Une mésange ne se repose pas parce qu’elle a «gagné» sa journée. Elle se repose parce qu’elle est un être vivant. Un arbre ne conserve pas son énergie parce qu’il manque d’ambition. Il le fait parce que l’hiver arrive.
Je me demande si notre regard sur la réussite gagnerait lui aussi à changer. La vraie résilience n’est peut-être pas de tolérer toujours davantage de stress sans broncher. C’est peut-être aussi de savoir s’arrêter, poser des limites et reconnaître que notre énergie est une ressource précieuse.
Économiser son énergie, ce n’est pas de la paresse : dans la Nature, c’est une condition essentielle pour traverser l’hiver.
Puis après?
Les humains sont des animaux complexes, mais nos racines sont profondes. Nous sommes intimement liés aux mêmes grandes lois du vivant que les mésanges, les peupliers ou les grands cervidés du Nord.
Alors que septembre s’installe et que le tourbillon de la rentrée tente de nous emporter, j’ai envie de faire un pas de côté. Pas pour fuir mes responsabilités, ni pour prétendre que les échéances n’existent pas, mais simplement pour me rappeler qu’il existe autre chose entre deux périodes d’alerte.
Il existe le retour. Le retour au calme. Le retour au corps. Le retour à mon rythme.
La prochaine fois que vous sentirez monter l’anxiété devant une deadline, peut-être pourrez-vous simplement tendre l’oreille vers les oiseaux de votre cour, de votre quartier ou de votre forêt. Écouter quelques instants ce qui se passe autour de vous. Chercher leur rythme ordinaire avant de chercher leurs alarmes.
Et peut-être que leur chant vous rappellera quelque chose de très ancien : dans le monde vivant, l’alerte n’est pas censée durer éternellement.
Le danger arrive - on répond. Puis, lorsque la menace est passée, on revient à la vie.
On recommence à chercher sa nourriture, à chanter, à jouer, à se reposer et à habiter son territoire. On revient à la baseline.
Je pense que c’est l’une de ces petites choses essentielles que les oiseaux peuvent encore nous apprendre et peut-être que, pour cette rentrée, nous aurions tous intérêt à les écouter.
Références et lectures suggérées
Éthologie et connexion
Young, Jon (2012). What the Robin Knows: How Birds Reveal the Secrets of the Natural World. Mariner Books.
Sur le stress, le cortisol et l'épuisement biologique
Lupien, Sonia (2019). Par amour du stress. Éditions Va Savoir.
Sapolsky, Robert (2018). Pourquoi les zèbres n'ont pas d'ulcères : Le guide du stress. Éditions Odile Jacob.
Sur l'importance de la Nature pour réguler le système nerveux
Li, Qing (2018). Shinrin Yoku : L'art et la science du bain de forêt. Éditions Pocket.
Louv, Richard (2008). Une enfance en liberté : Protégeons nos enfants du syndrome de manque de nature. Éditions Écosociété.

