L’art de guider nos pas, ou les zones protégées du campement des renards

À la garderie nature, le quotidien est une danse constante avec la forêt et ses habitants. On l'aime, on l'explore, on y grimpe, on y court, on s'y dépose et on y sieste. Pourtant, même avec toute la bienveillance du monde, notre présence d'humains laisse des traces. Le piétinement répété finit par tasser silencieusement le sol. On observe que l'humus qui nourrit la terre disparaît, que les racines des conifères sont exposées et ultimement, que les petites pousses qui ne demandent qu'à grandir sont étouffées.

Un pacte avec la forêt

C'est avec cette prise de conscience qu’au tout début du printemps, mon groupe et moi, on a décidé de tenter une expérience et d’aménager des zones protégées au cœur de notre campement.

Le moment de l'installation a été empreint de magie. En groupe de deux, les Renards ont choisi leur petite parcelle, une zone qu'il s'engageait à respecter. Pour délimiter ces sanctuaires de vie, on a pisté dans le campement, les sentiers déjà tracés par nos pas, c’est-à-dire les espaces où les Renards ont tendance à naturellement jouer et circuler. Ces espaces dénudés de végétation et portant les signes d’occupation des enfants (branches cassées, sol aplati, etc), ont été exclus de la sélection. En ne créant pas de zones protégées dans leurs lieux d’occupation et de passages intuitifs, on s’assure que les zones protégées ne deviennent pas des zones interdites frustrantes, mais plutôt des zones liminales inspirantes. 

Ensuite, on a tendu de petites cordes auxquelles on a attaché un ruban. Ce dernier contenait une petite prière de protection, chuchotée par les enfants. À ce moment-là, les enfants ne savaient pas trop où tout cela nous mènerait, mais ils ont adoré le jeu! 

L'explosion de vie de la fin juin

Aujourd'hui, à l'aube de l'été, le résultat est tout simplement spectaculaire. La nature nous remercie au centuple pour ces quelques mètres carrés que nous lui avons redonnés. Alors que les sentiers et les zones de jeu du campement sont battus et dégagés, la végétation à l'intérieur des cordes est d'une luxuriance incroyable.

Ces zones protégées sont devenues de véritables laboratoires d'observation. Elles se transforment en lieux d'alimentation pour les pollinisateurs qui butinent joyeusement et on observe facilement les souris et même l'hermine y trouver refuge et nourriture. Le contraste visuel est saisissant : d'un côté, le sol usé par nos passages; de l'autre, un foisonnement de fougères, de petites plantes indigènes et d'une microfaune bourdonnante. C'est en soi le plus beau des outils pédagogiques.


Cultiver l'écopédagogie par l'action

Cette expérience nous montre à quel point l'écopédagogie gagne à s'ancrer dans le sensible et le concret. Protéger la nature, ce n'est pas s'en exclure : c'est apprendre à habiter un lieu avec un maximum de réciprocité avec le vivant.

En apprenant à nos petits Renards à contourner ces zones, on leur enseigne une valeur précieuse qui les suivra toute leur vie : la capacité de choisir la direction de leurs pas.

P.S. — Ce projet au campement me touche tout particulièrement parce qu’il résonne avec un enseignement précieux que j'ai reçu lors de mon parcours à la Tracker School : la « Fox Walk » (la marche du renard). Cette technique de marche ancestrale et sensible est bien plus qu'une simple façon de se déplacer en forêt sans faire de bruit ; c'est un état de présence absolue où chaque pas devient un choix conscient. On palpe le sol du bout du pied, on écoute la Terre avant d'y déposer son poids.

​En voyant nos petits Renards contourner aujourd'hui leurs zones protégées avec autant de soin, je ne peux m'empêcher de faire le pont. Apprendre à choisir où et comment diriger nos pas, c'est précisément incarner cette marche sensible à plus grande échelle. C'est ralentir, observer, et décider consciemment de l'empreinte que l'on souhaite laisser — ou choisir de ne pas laisser — dans le grand tissu du vivant.


Le regard de l'éducatrice : Qu'est-ce qu'on développe ici ?

  • Le travail d'équipe & le socioaffectif : Choisir une parcelle en duo et y chuchoter une intention développe l'empathie, la collaboration et le lien sensible avec le vivant.

  • Le développement cognitif : Analyser le campement, pister les traces d'occupation humaine et exclure ces zones demande une belle rigueur d'observation et de logique.

  • La motricité fine : Mesurer, manipuler les cordes et attacher minutieusement les rubans sollicite la précision des petits muscles des mains.

  • L'apprentissage par imprégnation et le mimétisme : En côtoyant ces espaces au quotidien, les enfants intègrent de façon intuitive des valeurs de respect. En voyant un adulte pister avec passion et attention, leur désir naturel d'imitation s'active et ils s'imprègnent de nos gestes et de notre regard bienveillant pour apprendre, à leur tour, à honorer le vivant.


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La voix des oiseaux, miroir de leur habitat… Partie 1